Saint Jean Chrysostome

Homélie 20 sur saint Matthieu

Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme sont les hypocrites; car ils montrent un visage exténué, afin que leurs jeûnes paraissent devant les hommes.

1. Nous devrions commencer aujourd'hui par des gémissements et des cris de douleur, en songeant que non seulement nous imitons les hypocrites, mais que nous les surpassons même. J'en connais, oui, j'en connais beaucoup qui font parade de leurs jeunes, et j’en connais aussi qui n'ont du jeûne que l'apparence et le dehors, et qui prétendent justifier leur conduite par une raison pire que leur péché — Ce que j'en fais, disent-ils, c'est pour ne pas scandaliser mes frères. — Que dites-vous ? C'est la loi divine qui commande, et vous parlez de scandale ? L'observer serait donc, à votre avis, un mal dangereux; tandis que le contraire serait un bien ? Quelle plus déplorable excuse pourrait-on concevoir ? N'êtes-vous pas fatigué d'être au-dessous des hypocrites, de vous rendre coupable d'une double hypocrisie, de descendre à de telles profondeurs dans le mal ? Pouvez-vous sans rougir entendre la force de cette parole ? Le Sauveur ne reproche pas simplement aux Juifs de simuler le jeûne, il leur adresse un langage bien plus fort, quand il nous les représente comme se donnant « un visage exténué,» altéré, décomposé. Or, si c'est décomposer son visage et le changer que de se montrer pâle par ostentation, qu'aurions-nous à dire des femmes qui corrompent leur figure en la couvrant de fausses couleurs, pour la perte des jeunes impudiques ?

Les hypocrites se dégradent uniquement eux-mêmes et ces femmes en se perdant perdent aussi les autres. Il importe donc de se dérober entièrement à l'un comme à l'autre de ces deux fléaux. Le Christ ne se borne pas à nous interdire l'ostentation, il nous ordonne encore de chercher l'obscurité, comme il nous en avait auparavant donné l'exemple. Il n'avait pas ainsi parlé d'une manière absolue par rapport à l'aumône; mais, après avoir dit: « Prenez garde de faire l'aumône devant les hommes, » il avait ajouté: « afin d'en être vus.» Il ne donne pas cette même précision en parlant du jeûne et de la prière. Pourquoi ? Parce que l'aumône n'est pas susceptible d'être entièrement cachée, tandis qu'on peut cacher la prière et le jeûne. Lorsqu'il disait: « Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite, » c'est le silence et le secret qu'il nous recommandait par ce langage métaphorique. C'est encore la même recommandation qu'il nous fait quand il nous ordonne de nous renfermer dans notre chambre pour prier, et ce n'est pas une condition matérielle qu'il nous impose. De même ici, quand il nous prescrit de parfumer notre tête, il ne veut certes pas qu'on observe cette prescription à la lettre ; car alors tout le monde la transgresserait, et notamment ceux qui pratiquent le jeûne avec le plus de zèle, ces troupes de moines qui font leur séjour sur les montagnes. Ce n'est donc pas là ce qu'il exige de nous; mais comme c’était la coutume de se parfumer la tête dans les jours d'allégresse et de bonheur, ainsi que nous l'apprenons de David et de Daniel, c'est une image qu'il emploie et qu'il fait entendre dans un sens spirituel : cela veut dire que nous devons jeûner d'un cœur libre et joyeux. Pour vous montrer qu'il en est bien ainsi, il a lui-même mis en pratique ce qu'il nous enseigne par la parole : durant le jeune de quarante jours auquel il se soumit, il resta dans la solitude, n'usant alors d'aucun parfum ni d'aucune ablution; et d'ailleurs, n'aurait-il pas agi de la sorte qu'il aurait tout accompli sans éprouver la plus légère tentation de vaine gloire. Tel est le but de cette loi, et la conduite des hypocrites qu'il place sous nos yeux a pour objet de nous détourner de cette passion en nous ramenant deux fois sur le même précepte. Le mot même d'hypocrites renferme une véritable leçon : pour nous corriger, le Sauveur ne se borne pas à nous montrer le ridicule de la chose, ni le mal extrême qu'elle nous fait ; il nous enseigne de plus que cette tromperie n'a qu'un temps, et que le masque doit tomber.

Celui qui porte le masque brille tant que le théâtre est rempli, et même alors il ne brille pas pour tous; car il en est beaucoup parmi les spectateurs qui savent quel est l'homme par qui telle scène est représentée. En fin de compte, tous le voient à découvert quand le spectacle est terminé. C'est le sort inévitable des partisans de la gloire humaine. Pour eux aussi, la plupart savent qu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être, que ce n'est là qu'une fantasmagorie. Et combien plus ne voit-on pas la triste réalité quand les voiles se déchirent et disparaissent ?

Du reste, le Sauveur nous sépare de nouveau des hypocrites, en montrant que son précepte n'a rien d'onéreux. Il ne rend le jeûne ni plus rigoureux ni plus long; il insiste seulement pour que nous ne perdions pas la couronne à laquelle le jeûne nous donne droit. Par ce qu'il y a d'onéreux, nous sommes donc au même niveau que les hypocrites, puisqu'ils jeunent, eux aussi ;mais ce qu'il y a de léger nous est propre, l'assurance que nos labeurs seront couronnés ; et c'est là ce que la loi se propose. Elle n'ajoute pas à nos labeurs, elle entoure seulement la récompense de toutes les garanties que nous pouvons désirer : notre Maitre ne veut pas que ses athlètes se retirent sans couronne, à l'exemple de ces hommes dont nous avons parlé. Ceux-là n'aspirent pas à marcher sur les traces des lutteurs qui figurent aux jeux olympiques, et qui, dans cette foule immense assise sur les gradins et parmi tant de puissants personnages, ne désirent que l'approbation d'un seul, celui qui peut donner la couronne, serait-il d'un rang bien inférieur : et vous, lorsque vous avez un double motif de vaincre sous les yeux seuls de votre Maître, et parce qu'il donne les prix, et parce qu'il est incomparablement supérieur à tous les autres spectateurs occupant le théâtre, vous appelez néanmoins les regards des autres, qui non seulement ne peuvent vous faire aucun bien, mais encore vous causent un grand mal.

2. Et, si vous désirez tant briller aux yeux des hommes, nous dit-il, je n'y fais pas obstacle; attendez, et moi-même je remplirai surabondamment ce vœu, dans les conditions les plus avantageuses. En effet, cela vous détourne maintenant de la gloire que je donne, et le contraire vous unit à moi; plus tard vous aurez tout avec une sécurité parfaite; et déjà vous n'aurez pas été médiocrement récompensés sur la terre, en mettant à vos pieds la gloire humaine, en vous affranchissant de la cruelle tyrannie des hommes, en accomplissant les œuvres pures et vraies de la vertu. Si vous désirez les applaudissements du monde, vous auriez beau vivre dans le désert, n'avoir autour de vous personne qui vous regarde, vous êtes dénué de toute vertu. C'est un grand outrage causé à la vertu, lorsqu'on ne l'embrasse pas pour elle-même, et qu'on se propose en cela l'approbation des artisans, des tisserands et des forgerons, de tout ce peuple qui fourmille sur la place publique. Quoi ! vous mendiez les regards des méchants, de tous ceux qui l'ignorent, la négligent ou la détestent ? Est-ce ainsi que vous formez votre spectacle ? C'est comme si quelqu'un voulait pratiquer la pureté, non pour le bien même, mais pour plaire aux impudiques. Vous n'eussiez donc pas pris le parti de la vertu, si ce n'était à cause de ses ennemis, alors cependant qu'elle mériterait d'être admirée par ce qu'elle a ses ennemis pour apologistes ? Admirons-la comme il convient de l'admirer, non pour les autres, mais pour elle-même. Et nous aussi, quand on nous aime pour les autres et non pour nous, nous regardons cela comme un outrage. Ayez la même pensée touchant la vertu : ne vous rangez pas à sa suite par égard pour quelqu'un, n'obéissez pas à Dieu par rapport aux hommes, obéissez aux hommes par rapport à Dieu. Si vous faites le contraire, vous excitez son courroux, bien que vous paraissiez vous attacher à la vertu, tout comme celui qui la repousse. Celui-ci désobéit en ne faisant rien, vous désobéissez en agissant mal.

« N'amassez pas des trésors sur la terre. » Après avoir porté remède à cette maladie de la vaine gloire, il en vient naturellement à parler du mépris des richesses. Rien n'excite la cupidité comme l'orgueil. Si les hommes, en effet, veulent traîner derrière eux des troupeaux d'esclaves et des essaims d'eunuques, avoir des chevaux harnachés d'or et des tables incrustées d'argent; s'ils ont imaginé des choses encore plus ridicules, ce n'est pas pour satisfaire une nécessité, ni même pour goûter un plaisir; c'est pour parader aux yeux de la multitude. Plus haut le Sauveur nous avait simplement recommandé la pratique de la miséricorde ; il nous indique ici jusqu'où cette vertu doit aller, en nous disant: « Ne thésaurisez pas. » Il n'était pas si facile au début, à cause de la violence même du mal, d'enseigner aux hommes le mépris des richesses ; mais, après les en avoir affranchis petit à petit, il jette cette leçon dans l'âme des auditeurs, pensant qu'alors elle sera mieux acceptée. C'est pour cela qu'il a d'abord dit: « Heureux les miséricordieux; » ensuite : « Soyez d'accord avec votre adversaire; » puis encore : « Si quelqu'un veut contester avec vous en jugement et vous prendre votre tunique, donnez-lui de plus votre manteau. » Matth. V, 7; XXV, 40. Et maintenant il nous donne une leçon bien supérieure; car il semblait nous dire : Consentez, si vous voyez qu'on vous menace d'un procès, parce qu'il vaut mieux en être délivré que de conserver votre bien au prix d'une telle lutte. Ici, plus de contradicteurs, plus de procès en perspective, rien de pareil ne a nous est présenté; c'est d'une manière directe que le mépris des richesses nous est enseigné : le divin Maître nous fait voir qu'il se propose moins le bien de celui qui reçoit que le bien de celui qui donne. Alors même donc que nous n'aurions à craindre aucun mauvais traitement, aucun procès, nous devons mépriser les richesses que nous possédons et les distribuer aux pauvres. Encore n'en vient-il pas là tout d'un coup, il n'y vient que par degrés. Il est vrai qu'il avait soutenu dans le désert de violentes luttes au sujet de ces mêmes possessions; il n'établit pas néanmoins une loi formelle et décisive, vu que le la temps n'était pas venu de faire une semblable révélation; il développe seulement sa pensée, il conseille plutôt qu'il ne commande. A peine a-t-il dit, en effet: « N'amassez pas de trésors sur la terre, » qu'il ajoute : « Où la rouille et les vers rongent, où les voleurs font effraction et pillent. » C'est là nous dévoiler ce qu'il y a de nuisible dans les trésors d'ici-bas, et d'avantageux dans ceux de là-haut, soit du côté du lieu même, soit par la nature des biens entassés. Il va plus loin, il passe à d'autres considérations : et d'abord, il exhorte ses auditeurs et les stimule en réveillant en eux les craintes dont ils sont le plus obsédés. Que craignez-vous ? Que vos biens ne soient perdus si vous faites l'aumône ? Faites-la donc, si vous voulez les conserver. Non seulement ils ne périront pas alors, mais encore ils se multiplieront au delà de toute mesure : car vous multiplieront au-delà de toute mesure; car vous y joindrez les biens du ciel. — Pour le moment il ne le dit pas ; il pose pour plus tard une pierre d'attente.

3. Il se borne à mettre sous leurs yeux ce qui doit les toucher à cette heure, à savoir que le trésor demeure intact; et c'est ainsi qu'il les excite par la crainte et par l'espérance. Il ne dit pas seulement : vous conserverez ce que vous avez donné; mais il dit aussi : vous perdez, si vous ne donnez pas. — Et voyez son ineffable sagesse : au lieu de nous rappeler que nous laisserons nos biens aux autres, ce qui peut quelquefois être une consolation, il éveille nos terreurs par la pensée de l'instabilité de ces biens, car, alors même qu'ils seraient hors de l'atteinte des hommes, ils ne sont pas pour cela hors de toute atteinte, ils sont dévorés par la rouille et les vers. Il semble qu'on pourrait détruire aisément ce fléau ; mais il déjoue tous les efforts et toutes les barrières; quoi que vous imaginiez, vous n'en viendrez pas à bout. — Eh quoi, me dira-t-on, l'or est-il donc attaqué par les vers ? — Il l'est bien assez par les voleurs. — Tous les hommes sont-ils donc spoliés ? Beaucoup le sont, si tous ne le sont pas. Voilà pour quel motif le Sauveur entre, comme je l'ai déjà dit, dans un autre ordre d'idées : « Où est le trésor de l'homme, là est aussi son cœur. » Seriez-vous à l'abri de ces dangers, vous ne serez pas moins malheureux en vous attachant aux choses de la terre, en devenant esclave de libre que vous étiez, en tombant des régions célestes, incapable désormais d'avoir des pensées élevées, l'esprit toujours fixé sur l'argent, l'usure, le gain sordide, le vil intérêt. Que peut-on concevoir de plus misérable ? Celui dont telle est la vie subit un plus dur esclavage que le dernier des esclaves; il a trahi, chose effrayante par-dessus toutes les autres, sa noblesse d'homme et sa liberté. Quoi qu'on vous dise, si votre âme est collée à la matière, vous ne pourrez pas écouter ce qui ferait votre bonheur; tel qu'un chien enchainé dans une fosse, vous êtes le gardien enchaîné de l'argent, mais enchainé de la plus lourde de toutes les chaines, et vous aboyez contre quiconque ose s'avancer ; de telle sorte que votre unique occupation dans ce monde est de conserver les biens de vos héritiers. Est-il, encore une fois, un être plus misérable ?

Comme une semblable doctrine était bien au-dessus de l'intelligence des auditeurs, comme ils ne pouvaient comprendre ni le mal ni le bien qui leur étaient signalés, leur âme n'ayant pas encore été formée par les leçons de la divine philosophie, le Christ ajoute cette parole aux principes évidents qu'il vient de poser : " Où est le trésor de l'homme, là est aussi son cœur. » Il explique cette sentence, en passant des choses intellectuelles à celles qui tombent sous les sens: « Le flambeau de votre corps, c’est votre œil. » Voici ce qu'il veut dire : N'enfouissez pas votre or dans la terre, ni rien de pareil; car c'est pour la rouille, les vers et les voleurs que vous travaillez. Echapperiez-vous même à de tels dangers, vous n'échapperez pas à celui de rendre votre cœur esclave et de le plonger dans les objets matériels: « Où sera votre trésor, là sera aussi votre cœur. » Si vous placez donc votre trésor au ciel, vous ne gagnez pas seulement de quoi vous assurer la récompense promise, mais ici-bas déjà vous recevez une récompense, parce que vous vous transportez là-haut et que vous goûtez d'avance les biens supérieurs, objet de votre sollicitude; évidemment votre pensée suit votre trésor. Le contraire aura lieu si vous laissez votre trésor sur la terre.

Ce langage vous paraitrait-il obscur, écoutez les paroles qui suivent : « Le flambeau de votre corps, c'est votre œil. Si votre œil est simple et pur, tout votre corps sera illuminé ; si votre œil est vicié, tout votre corps sera dans les ténèbres. Or, si la lumière qui est en vous n'est que ténèbres, que seront alors les ténèbres elles-mêmes ? » Les images deviennent de plus en plus sensibles. Ce qu'il avait dit de l'esprit, en le représentant comme réduit en servitude et chargé de liens, ne pouvait pas aisément être compris de la multitude; il prend donc des termes de comparaison dans les réalités matérielles pour éclairer sa doctrine, pour en mettre le sens spirituel à la portée de tous les esprits. — Si vous ne savez pas ce que c'est que la perte de l'intelligence, je vous l'apprendrai par une comparaison : ce que l'œil est à votre corps, l'intelligence l'est à votre âme. Vous n'iriez certes pas vous prendre à désirer d'être vêtu d'or et de soie, tandis que vous perdriez la vue; vous la préféreriez avec raison à cet appareil extérieur, puisque la vie tout entière est brisée quand on est privé de l'usage des yeux. Les autres membres, en effet, lorsque ceux-là ne remplissent plus leur office, ne sauraient déployer la même énergie, nous rendre les mêmes services, puisque la vie tout entière est brisée quand on est privé de l'usage des yeux. Ainsi la vie de l'homme est accablée de mille maux, si l'intelligence vient à s'éteindre. Le soin que nous mettons à conserver l'œil corporel, nous devons donc le mettre à conserver la pureté de notre intelligence. Si nous éteignons la lumière dans son foyer, comment pourrons-nous voir désormais ? Ôtez la source et vous laissez le fleuve à sec : corrompez l'intelligence et tout se confond dans la vie. — C'est pour cela que le Sauveur dit : « Si la lumière qui est en vous se change en ténèbres, que seront les ténèbres elles-mêmes ? » Quand le pilote disparaît dans les flots, le flambeau dans l'obscurité, le général dans la bataille, quel espoir peut subsister ?

4. Laissant donc maintenant de côté les embuches, les querelles et les procès qui nous sont suscités par les richesses, ce dont il a parlé plus haut en disant par exemple: « Votre adversaire vous livrera au juge, et le juge au bourreau, » Matth., V, 25; il emploie des moyens bien plus sévères pour nous détourner des funestes entraînements de la cupidité. Il est moins terrible d'être jeté dans cette prison que d'avoir l'âme infectée de cette maladie, soumise à ce joug honteux. Ajoutez que l'une de ces choses est temporaire, et que l'autre est inséparable de l'amour des biens matériels. Il y a donc là une gradation, et le divin Maître va du moins grave au plus grave. — Dieu nous a donné l'intelligence, afin que nous eussions un guide dans la vie, une vraie connaissance des choses, un jugement droit, une arme sûre dans tous les dangers, une lumière indéfectible, une profonde sécurité. Et nous sacrifions ce don pour des choses sans consistance et sans valeur. A quoi bon des soldats chargés d'or, quand le général est dans les chaînes ? à quoi sert la beauté du navire, quand le pilote est enseveli dans les flots ? Quel avantage d'avoir un corps parfaitement constitué, si les yeux sont éteints ? Il faut qu'un médecin jouisse d'une bonne santé pour qu'il puisse guérir les autres : si donc on le rend malade, l'étendrait-on sur un lit d'argent ou d'or, il ne pourra plus exercer utilement son art. Il en est de même de votre intelligence : comme c'est par elle que doivent être guéries les maladies de l’âme, si vous l'accroupissez sur un trésor, non seulement vous ne lui faites aucun bien, mais encore vous causez le plus grand mal à l’âme tout entière.

Vous le voyez, les objets mêmes qui entraînent partout les hommes dans le vice, deviennent pour le Sauveur autant de moyens de les en détourner et de les amener à la vertu. — Pourquoi désirez-vous les richesses ? N'est-ce pas pour vivre dans le luxe et le plaisir ? Eh bien, le plaisir ne vous viendra pas de là, ce sera tout le contraire. De même que, lorsque nous avons perdu les yeux, ce malheur nous rend insensibles aux joies les plus douces; de même et plus encore serons-nous malheureux quand nous aurons perdu la vue de l'intelligence. Pour quelle raison enfouissez-vous un trésor dans la terre ? Pour le garder avec plus de sûreté, n'est-ce pas ? Encore ici vous allez à l'inverse de vos intentions. — C'est en les prenant par leurs propres désirs, qu'il dégoûte de la vaine gloire ceux qui jeûnent, font l'aumône ou prient pour ce motif. Car enfin, leur dit-il, pourquoi priez-vous ou donnez-vous l'aumône ? C'est bien parce que vous désirez briller aux yeux des hommes. Ne priez donc pas ainsi, et vous obtiendrez cette gloire dans le siècle à venir. — L'homme cupide, il le prend de la même façon, par l'objet de ses désirs.  — Que voulez-vous ? lui dit-il. Conserver vos possessions ? Vivre dans l'abondance, les honneurs et les délices ? Je vous donnerai tout cela, si vous donnez à votre or la destination que j'aurai fixée. — Il fera voir plus clairement dans la suite le préjudice que nous cause la cupidité, quand il comparera les richesses aux épines; mais il le montre déjà d'une manière assez évidente, en nous enseignant que l'homme jouet d'une telle passion est frappé de cécité. Comme ceux qui sont dans les ténèbres ne voient rien distinctement, prennent une corde pour un serpent, et meurent de frayeur à l'approche des montagnes ou des collines; ainsi tremblent les avares devant des objets qui n'ont rien de redoutable pour quiconque jouit d'une bonne vue : ils frémissent à la pensée de la pauvreté, à la pensée même de la perte la plus légère. Ont-ils, en effet, perdu quoi que ce soit, une chose insignifiante, ils éprouvent plus de chagrin et de douleur que ceux à qui manque le nécessaire.

Beaucoup de ces riches intéressés, ne pouvant supporter une pareille infortune, se sont pendus de désespoir; beaucoup ont quitté la vie, parce que les affronts et les épreuves leur paraissaient un mal intolérable. La fortune rend les faibles caractères capables de tout, excepté de la bien employer. Quand une fois elle les a mis sous le joug, ils affrontent la mort, les blessures, les outrages, toutes les ignominies. Or, c'est bien le dernier degré de la misère d'être complètement dépourvu d'énergie quand il faudrait déployer celle de la sagesse, et d'être plein d'impudence et d'entêtement quand il faudrait être doux et modeste. Il arrive à ces hommes la même chose qu'à celui qui souffrirait la faim après avoir mal dépensé son argent; car ce dernier, quand la nécessité le presse, n'ayant plus rien à dépenser, ayant tout consumé dans le désordre, est en face du malheur le plus affreux.

5. Les hommes dont nous parlons ressemblent encore aux histrions, qui déploient sur la scène une étonnante habileté, des ressources incroyables, subissent même les fatigues et les dangers, tout cela dans un but détestable, et qui dans les choses sérieuses et nécessaires sont d'une pitoyable ineptie. En effet, ces mêmes hommes qui marchent sur une corde tendue et qui montrent là une si forte tête, s'ils se trouvent ensuite dans des circonstances qui réclament de la fermeté, un certain courage, les voilà même hors d'état de penser. Les riches, à leur exemple, sont prêts à tout oser pour l'amour de l'argent, et ne savent rien supporter, absolument rien pour l'amour de la sagesse. De même que ceux-là pratiquent un art inutile et dangereux. de même ils se jettent dans les périls dangereux, de même ils se jettent dans les péril et les précipices sans qu'il en résulte pour eux aucun bien : ils se plongent, au contraire, dans des ténèbres doublement épaisses, puisque le renversement de leur esprit les jette dans l'aveuglement, et que le poids des soucis terrestres achève de les y enfoncer. Aussi n'est-ce pas sans peine qu'ils peuvent retrouver la faculté de voir. Quand on est simplement dans les ténèbres, on en sort dès que le soleil paraît; mais, pour celui dont l'œil est éteint, le soleil ne saurait l'éclairer. Voilà bien leur état : le soleil de justice a beau les inonder de ses rayons, les richesses leur ont fermé les yeux. C'est encore une double cécité, l'une provenant d'eux-mêmes, et l'autre de ce qu'ils ne donnent plus leur attention au divin Maître.

Pour nous, prêtons-lui toute l'attention dont nous sommes capables, afin qu'il nous soit donné de recouvrer un jour la vue. — Et comment pourrons-nous la recouvrer ? — En apprenant comment vous l'avez perdue. Quelle a donc été la cause de votre aveuglement ? Évidemment la mauvaise concupiscence. Comme une humeur viciée, en envahissant la prunelle de l'œil, le trouble et l'obscurcit, ainsi l'amour des richesses répand un sombre nuage sur votre entendement. Mais il est facile de rompre et de dissiper ce nuage, en recevant en soi le rayon de la doctrine du Christ, si nous écoutons le conseil qu'il nous donne : « N'amassez pas des trésors sur la terre. » — A quoi me servira néanmoins d'entendre sa doctrine, si je suis saisi par la cupidité ? — C'est précisément l'audition fréquente de cette doctrine qui peut dissoudre votre cupidité. Si vous y persistez encore, ce n'est plus cupidité qu'il faudra dire. Peut-on désirer d'être soumis au plus dur esclavage, de porter un joug et accablant et des chaînes qui ne vous laissent plus un mouvement libre, d'être plongé dans la nuit et dans le tumulte, d'accomplir un stérile labeur, de garder son argent pour les autres et souvent pour des ennemis ? Ces choses sont-elles bien dignes d'être ambitionnées ? Ne devons-nous pas plutôt les fuir avec tout l'empressement possible ? Si vous aimez tant les possessions, transportez-les donc dans un lieu qui les mette à l'abri de toute atteinte. Votre conduite actuelle n'est pas celle d'un homme possédé de l'amour des richesses; c'est aimer la captivité, les pertes incessantes, des chagrins qui ne vous laissent pas de trêve.

Supposez qu'un homme vous montre sur la terre un lieu qui ne sera jamais violé, où votre argent ne pourra plus vous être ravi; faudrait-il aller dans un désert, vous ne reculeriez pas, vous n'hésiteriez pas et vous déposeriez là votre argent avec confiance : et, quand c'est Dieu, non un homme, qui vous promet une telle sécurité, qui vous propose de transporter au ciel vos richesses, vous prenez un chemin tout opposé. Jamais cependant vous ne pouvez être exempt de sollicitude, quelle que soit la sûreté qui vous est offerte ici-bas. Ne perdriez-vous rien, en réalité, votre sollicitude n'en serait pas moindre. Cette crainte n'existe plus, si c'est là-haut que votre trésor repose; il y a mieux, vous ne l'enfouissez pas alors, vous le semez. Non, le trésor ne diffère pas de la semence; je dis même qu'il l'emporte sous un double rapport : la semence ne subsiste pas toujours, tandis que le trésor est éternel; celui de la terre ne saurait germer et celui du ciel vous produit des fruits qui subsistent à jamais. Si vous m'objectez le délai qu'il faut subir avant d'en percevoir les revenus, il m'est facile de vous démontrer que c'est là pour vous une nouvelle source de bénéfices. Mais néanmoins, je vais tâcher de répondre à votre objection par des considérations empruntées aux choses mêmes de la vie présente.

6. Vous disposez, en effet, dans la vie présente, de beaucoup de choses dont vous ne recueillerez pas les fruits; et, si quelqu'un appelle là-dessus votre attention, vous mettez en avant vos enfants et vos neveux, et dans cette pensée vous trouvez une compensation à des fatigues inutiles pour vous. Lorsque dans une extrême vieillesse vous bâtissez de splendides maisons, vous mourez avant qu'elles soient finies; vous plantez des arbres dont on ne recueillera les fruits que longtemps après votre mort; vous couvrez vos domaines de riches plantations que vous ne verrez pas épanouir; vous achetez des terres, vous agrandissez votre héritage, vous avez des possessions qui vous survivront; il est tant d'autres choses dont vous vous occupez sans que vous puissiez espérer d'en jouir : est-ce pour vous-même ou pour vos héritiers que vous travaillez ? Ne suis-je donc pas en droit de regarder comme une complète démence que vous acceptiez ici tous les délais, bien qu'ils aient pour effet de vous priver du résultat de vos labeurs, et que là le retard vous abatte, bien qu'il vous soit extrêmement avantageux, le bénéfice attendu devant toujours être votre partage, au lieu de passer en d'autres mains ? J'ajoute que ce retard ne saurait être long. Les événements semblent frapper à nos portes, et nous ne savons pas si notre génération ne verra pas finir les destinées du monde, se lever le grand jour et se dresser le redoutable tribunal où l'on ne fera plus acception de personnes. La plupart des signes avant-coureurs ont déjà paru, l’Évangile a été prêché dans tout l'univers; ce qui concerne les guerres, les tremblements de terre et les famines s'est accompli; il ne peut pas rester un long intervalle. — Ces signes, vous ne les voyez pas ? — Mais c'est là précisément un des plus grands signes. Ceux qui vivaient du temps de Noé ne virent pas non plus les préparatifs de la catastrophe universelle ; toujours mêmes amusements, mêmes repas, mêmes mariages, mêmes coutumes de vie, quand ils furent surpris par l'épouvantable vengeance. Les habitants de Sodome, à leur tour, étaient plongés dans leurs délices et ne soupçonnaient rien de ce qui allait éclater, quand ils furent enveloppés des feux célestes.

Réfléchissant à ces vérités, tournons habituellement nos pensées à préparer notre départ de ce monde. Alors même que le jour de la consommation totale n'approcherait pas, la fin de chacun de nous est imminente, que nous soyons jeunes ou vieux; et ce ne sera plus le moment alors d'aller acheter de l'huile ou d'implorer le pardon, que nous n'obtiendrions pas quand même Abraham, Noé, Job ou Daniel prieraient pour nous. Donc, tant que nous le pouvons encore, travaillons à consolider les fondements de nos espérances, que notre lampe soit bien remplie, transportons tous nos biens au ciel, afin que nous en jouissions dans le temps voulu, lorsqu'ils nous seront le plus nécessaires, par la grâce et l'amour de Notre-Seigneur Jésus - Christ, à qui gloire et puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. 

Ainsi soit-il.